Diaporamas dans la brume

lundi 13 mai 2013

Ce n’est même plus une manie, quand, année après année, vous voyez débarquer des usagers, de la tranche d’âge dite "senior" (j’entends par là, nos chers jeunes retraités, sur-bookés, camping-carisés, ordinateur-portabilisés...), perdre leur temps et leur énergie, et au passage, user votre patience, dans la réception, l’envoi, la lecture et l’archivage de diaporamas et mails-à-la-noix en tout genre.

Je suis toujours en état de sidération face à ce constat, mais je commence à avoir les neurones qui se touchent, alors, allons-y ensemble, sidérons-nous.

La première chose qui me sidère, c’est de voir comment l’usage du web est complètement occulté par les e-mails, alors que, dans ma conception de l’Internet, ces deux applications se complètent sans se substituer l’une à l’autre : je communique par e-mail, je consulte/recherche des informations sur le web.

Ce qui est chouette dans ce métier, c’est d’en venir à remettre en cause ses propres représentations du domaine dont on est censé être l’expert.

Moteur de recherche, blogs, forums... hein ?

Et bien, pour beaucoup de personnes (que je vais symboliser par notre chère madame Michu), les e-mails, c’est leur unique fenêtre sur l’information numérique. Le réflexe d’aller vers l’information n’existe pas. Il ne leur vient pas à l’idée qu’on puisse trouver des informations sur Internet, même si elles leurs sautent à la figure sur msn.com ou le portail orange.

Et cela, même après leur avoir montré le web ! Je parle vraiment d’un phénomène à déconstruire dans leur propre représentation de l’Internet.

Non, l’information, c’est celle que Madame Michu a reçue : Michel Dugenou lui envoie un diaporama poweroint avec des jolies photos du Mont-Saint Michel.

Madame Michu : " Regarde ! C’est magnifique, je l’envoie à Robert "

Moi : " Oui, enfin, il peut trouver aussi bien sur Flickr ou Google Images, hein " (c’est vrai, les photos sont plutôt moches, vieilles et pixelisées, accompagnées d’une musique grotesque)

Madame Michu : " Oui mais c’est moi qui l’envoie, c’est pas pareil ! "

D’accord, ça fait genre carte postale, discipline en soit déjà contestable niveau bon goût. Je ne dis rien.

En revanche, je les épate avec mon web : Madame Michu a effacé par mégarde l’e-mail qui diffusait un mème Internet quelconque (par exemple une vidéo – lesquelles sont carrément jointes en .avi, hein, même pas le lien pour youtube !), alors, en deux mots clefs je retrouve le contenu sur une plateforme vidéo.

Madame Michu : " comment t’as fait ça ??! "

Moi (avec espoir) : " Ben la plupart des choses que vous recevez pas e-mail circulent déjà sur le web, ça ne sert à rien de plomber sa boite e-mail avec des pièces jointes qui.. "

Madame Michu, me coupant la parole : " comment on fait maintenant pour l’enregistrer et l’envoyer par mail ?!! "

Moi, blasée " ... "

Mais certains diaporamas relèvent carrément de la désinformation.

De-complexion totale

Si je l’ai reçu de Robert Duchmol, c’est que c’est vrai, même si je n’adhère pas, je le transfère, puisque c’est écrit qu’il faut transférer, et puisque de toutes façons, un e-mail, ça se transfère sinon ça ne sert à rien.

Alors, si j’ai reçu un diaporama anti-président-en-place, anti-les-gens-qui-pensent-pas-comme-moi, anti-les-gens-dont-je-méfie, bien graveleux et bien baveux, je l’envoie quand même hein, que je soit d’accord ou non avec.

Il n’y a aucune remise en cause du contenu, presque par politesse, parce qu’on n’ose pas dire à celui qui l’a envoyé qu’il nous embête avec ses diaporamas xénophobes.

Le folklore propre aux chaînes

C’est quasiment un réseau parallèle d’informations du type "bouche-à-oreille", en remplacement de ce qui se passe ailleurs, sur Internet. C’est un réseau avec son folklore, ses règles, ses habitudes.

Rien que dans l’apprentissage, déjà, ça coince.

Madame Michu vient me voir pour ses premiers cours d’informatique. Une fois que je suis assurée qu’elle sait bien manipuler souris et clavier, je vais ensuite voir si elle sait se débrouiller sur ses e-mails.

Moi : " Tiens, tu m’écris un message ? "

Madame Michu : " Comment je fais, j’ai rien à t’envoyer ? "

Moi, naïvement : " Ben on fait nouveau message, tu mets mon adresse, t’écris un objet... "

Silence, sidération de Madame Michu qui voit le formulaire d’envoi pour la première fois : " Ah bah moi on m’a montré qu’il fallait ouvrir le message qu’on avait reçu et après pouf, on transfère et on met l’adresse de la personne et on envoie ".

Silence, sidération de l’animatrice : « Euh... non. »

Madame Michu n’a appris par le biais de Madame DuPetitBon qu’à transférer des e-mails, et les deux croient surement que le transfert est l’objet même de la messagerie, ce qui en dit long sur le travail qui reste à faire par les animateurs multimédia.

Parlons aussi des thèmes et idiomes qui font la philosophie du partage à l’ère du diaporama : les thèmes choisis qui me font beaucoup penser aux potacheries qu’on peut trouver dans l’almanach Vermot (blagues, morales à deux sous, opinions du café du commerce – oui, je suis méchante), les inévitables appels à la culpabilisation " Si tu ne transfère pas ce diaporama, tu n’as pas de cœur / tu n’es pas drôle / tu n’es pas citoyen / ton ordinateur s’auto-détruira ", et bien entendu, les indices dans la forme de l’e-mail qui ne laissent aucun doute sur sa nature : objet du type TR:TR:FW:FW sans titre, par exemple.

On pourra se rapprocher de tout ce qui a déjà été écrit sur les légendes urbaines et la culture populaire, mais ce qui m’interpelle c’est surtout la forme choisie, presque systématique, du diaporama au format powerpoint, qui en lui-même m’énerve au plus haut point.

Situations absurdes pour des habitudes absurdes

Cette déformation de l’usage de l’e-mail – parce que, même si je veux bien remettre en cause mes représentations, on ne peut pas dire que l’email a été créée pour ça – provoque des situations pour le moins ubuesques, et surtout épuisantes pour l’animateur.

Madame Michu, en scrutant l’e-mail reçu : " Il est où le diaporama ? "

Moi, qui soupire mais qui regarde quand même. Pas de pièce jointe, mais un lien à cliquer qui envoie (pour une fois), sur Youtube, mais lors du transfert qui ressemble à un copier/coller hasardeux, l’hypertexte s’est cassé (il manque un bout de l’url, par exemple).

Plusieurs exemples peuvent se rattacher à celui-ci, entre celui qui transfère mais dont le webmail à sucré le diaporama, surement trop lourd, et celui qui colle des iframes et autres joyeusetés qui n’ont RIEN A FAIRE dans un e-mail.

Autre cas récurrent, à en faire une indigestion, les bons vieux problèmes d’interopérabilité soulevés par le format .ppt.

Bien entendu, il faut la visionneuse Powerpoint, nom d’un chien ! Parce qu’OpenOffice ne lit pas en plein écran directement, et puis les petits musiques et les petits machins qui clignotent ne sont pas rendus pareils !

Mais alors, quelle visionneuse Powerpoint prendre ? La 2010 ? la 2003 ? Ah ben ça dépend du diaporama bien entendu ! Parce que même la version la plus récente n’arrive pas à ouvrir les vieux diaporamas pour 2003 !

Comment voulez vous expliquer de manière simple et concise comment utiliser une messagerie quand la première question que le débutant vous pose, c’est " comment ouvrir cette pièce jointe " et qu’à votre GRAND désespoir, vous découvrez que c’est encore une diaporama sur le mont-blanc ou les méchants roms qui volent les honnêtes gens, en format .ppt bien sûr.

Plaintes de Madame Michu en vrac, toujours causé par le choix du format .ppt et bien sûr de l’obésité des pièces, qui sont largement au-dessus de 5Mo à chaque coup :

" ça s’ouvre pas alors qu’avant les PTT s’ouvraient !! " " j’entend pas la musique normalement y’en a ! ", " j’ai réussi à l’envoyer mais mon voisin n’arrive pas à l’envoyer ! ", " pourquoi ça passe pas ? "

Alors, je fais quoi ?

Première chose, j’essaye de ne pas culpabiliser l’usager : "si vous le faites, faites le bien".

J’essaye de lui expliquer que .PPT ce n’est pas un format standard, que 5Mo c’est la limite, etc. En général, l’usager s’en fiche : l’ordinateur doit faire ce qu’il lui demande, trop gros ou pas, bon format ou pas.

Seconde chose, je ne cache pas ce que j’en pense : "il est strictement interdit de m’envoyer quelque chose d’autre qu’un message personnalisé fait avec le lien "ÉCRIRE UN NOUVEAU MESSAGE".

Je dois faire peur en disant ça. En effet, ils ne m’envoient jamais de diaporama. (Ouf).

Troisième chose, je rappelle que si on transfère, c’est un travail de media, donc on vérifie ce qu’on envoie : Qui Quand Quoi Où Comment Pourquoi.

En général, l’usager s’en fiche aussi mais au moins il m’a écouté.

Quatrième chose, j’apitoie sur les difficultés du réseau qui souffre déjà du spam des machines, et qui n’a pas besoin que les humains en rajoutent.

Alors ça, ça l’intéresse, mais surtout parce qu’il a des questions aussi à me poser sur les spams. Pour s’en débarrasser, bien entendu.

Cinquième chose, je rappelle à quoi servait l’outil, à ses origines : le TRAVAIL ; la discussion asynchrone.

Sixième chose, je montre les alternatives : le web est plein de conneries aussi, et c’est centralisé. Les gros fichiers sont aussi bien sur des hébergeurs que sur leurs disques durs.

Et enfin, je gronde : c’est pas la peine de fustiger les futilités et la perte de temps des jeunes sur Facebook si c’est pour faire la même chose sur sa messagerie, nom d’un chien.

Est-ce que ça suffit ? non.

Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?

Crédits photos : https://www.flickr.com/photos/ncalzas/6810071610/in/album-72157629154375976